L’Association Green IT publie son étude sur les liens entre numérique responsable et souveraineté numérique, révélant que la sobriété numérique est un levier stratégique immédiatement activable pour réduire les dépendances technologiques de la France et de l’Europe.
La souveraineté numérique : bien plus qu’une question de localisation des serveurs
La souveraineté numérique se définit comme la capacité d’un État, d’un territoire ou d’une organisation à maîtriser ses infrastructures, ses données, ses technologies critiques et ses chaînes de valeur numériques. Elle ne se réduit pas à la localisation des serveurs ni à la nationalité des fournisseurs : c’est une réalité systémique qui mêle des enjeux technologiques, industriels, juridiques, énergétiques et géopolitiques.
En Europe, le constat est sans appel : la dépendance aux acteurs extra-européens est devenue structurelle.
Les chiffres qui font mal
L’étude dresse un tableau de dépendances multidimensionnelles, à chaque étage du numérique :
- 52,7% des entreprises européennes utilisaient des services cloud payants en 2025 (contre 45% en 2023) ;
- 83% du marché européen des logiciels et services cloud est aujourd’hui capté par des acteurs américains ;
- 264 milliards d’euros par an : c’est le flux financier qui part d’Europe vers les États-Unis dans le seul secteur du numérique ;
- AWS, Microsoft et Google représentent à eux seuls 70% des parts du marché cloud européen ;
- L’Europe ne produit qu’environ 10% des semi-conducteurs mondiaux, sur des technologies intermédiaires ou matures ;
- 80% du trafic internet des internautes français transite vers les États-Unis ;
- Les réserves rentables de 14 métaux critiques – indispensables à la fabrication de nos équipements numériques – sont insuffisantes pour couvrir la demande future, avec des réserves inférieures à 10 ans pour 6 d’entre eux.

Et ce n’est pas tout : l’IA générative amplifie chacune de ces dépendances. Selon notre étude publiée en décembre 2025, les impacts environnementaux de l’IA devraient être multipliés par 7 entre 2025 et 2030, pour représenter jusqu’à 62% du budget annuel soutenable d’un citoyen européen.
La réponse classique ne suffit pas
Face à cette situation, l’Europe mise sur des stratégies de substitution technologique : clouds souverains (GAIA-X, Cloud de confiance), European Chips Act, fabrication locale de composants… Ces initiatives sont nécessaires, mais longues à déployer et limitées dans leurs aboutissements.
Il suffit qu’un seul composant manque pour créer un point d’échec dans cette recherche de souveraineté.
C’est pourquoi cette étude identifie le numérique responsable comme un levier complémentaire, immédiatement activable : plutôt que de chercher uniquement à recréer des alternatives européennes à l’identique, il s’agit d’agir sur la demande et les usages pour alléger dès maintenant le fardeau de la dépendance.
Nos solutions : réduire avant de remplacer
L’étude présente sept leviers opérationnels d’une stratégie de souveraineté par le numérique responsable :
- Réduire les volumes de données
Moins de données stockées et échangées, c’est moins de dépendance. Appliquer le principe de minimisation (issu du RGPD) à l’ensemble du SI permet de réduire les coûts cloud, d’améliorer la réversibilité et de diminuer l’exposition juridique. Selon une enquête mondiale, 60% des décideurs estiment qu’au moins la moitié des données de leur entreprise sont des « données sombres » non exploitées.
- Allonger la durée de vie des équipements
Prolonger de 2 à 4 ans l’usage d’un équipement peut réduire de 50% son impact annuel (ADEME). Chaque année d’usage gagnée est une extraction de métaux critiques évitée, une dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales différée. Le droit à la réparation, la filière du reconditionné, et les politiques d’achat exigeantes sont des leviers concrets.
- Écoconception et simplification des architectures
Un logiciel frugal peut tourner sur une infrastructure plus modeste, y compris un cloud souverain de taille réduite. Le RGESN (Référentiel Général d’Écoconception de Services Numériques) de la DINUM offre 78 critères actionnables. Simplifier, c’est regagner de la souveraineté technique.
- Slow Tech : ralentir pour reprendre le contrôle
Questionner la nécessité de chaque nouvel outil avant adoption, refuser l’innovation non maîtrisée, analyser systématiquement les nouvelles dépendances créées. « Ralentir, c’est arbitrer » : c’est choisir d’investir dans la sécurité, la soutenabilité et la souveraineté plutôt que de suivre aveuglément les modes technologiques.
- Low Tech numérique : faire mieux avec moins
Promouvoir des technologies simples, robustes, réparables et adaptées au besoin réel. Des formats ouverts, des protocoles éprouvés, des architectures sobres. Un système compréhensible par des équipes locales, sans dépendance à des experts extérieurs – c’est une résilience renforcée.
- Désescalade technologique : simplifier avant de substituer
La substitution frontale est souvent irréaliste à court terme. La trajectoire progressive – diminuer d’abord la dépendance, pour rendre une éventuelle substitution plus facile ensuite – est plus robuste. Auditer son SI, éliminer les doublons, ré-internaliser progressivement des compétences clés.
- Une IA frugale et maîtrisée
Réserver l’IA aux cas d’usage à forte valeur ajoutée, là où aucune autre solution plus simple ne serait aussi efficace. Privilégier des modèles spécialisés et auto-hébergeables. Utiliser des infrastructures maîtrisées (SecNumCloud). L’AFNOR a d’ailleurs publié en 2023 un référentiel de bonnes pratiques pour une IA frugale et Green IT a sorti la première version de son référentiel IA début 2026.
Nos recommandations par entité
🏢 Pour les institutions (État et collectivités)
- Fixer un seuil de « dépendance acceptable » et le mesurer ;
- Allonger la durée de vie du parc IT public (objectif : 5 ans pour les smartphones, 7 ans pour les PC) ;
- Créer une filière d’excellence en écoconception, slow tech et low tech ;
- Orienter les financements publics vers les IA frugales et maîtrisées ;
- Encourager la désescalade technologique dans les administrations ;
- Maintenir les versions non-numériques des services essentiels ;
- Soutenir des projets de câbles sous-marins alternatifs.
💼 Pour les organisations et entreprises
- Cartographier les fournisseurs et outils critiques, évaluer leur niveau de maîtrise ;
- Allonger la durée de vie des équipements professionnels ;
- Privilégier les solutions souveraines et écoconçues (logiciel libre, cloud certifié) ;
- Former et sensibiliser à la « veille lucide » avec l’intégration d’une culture Slow Tech.
- Organiser la désescalade technologique : objectif -20% d’applications en 3 ans
👤 Pour les citoyens
- Épurer son environnement numérique personnel ;
- Faire durer ses appareils : viser 4 à 5 ans pour un smartphone ;
- Choisir des solutions éthiques, respectueuses et locales ;
- Accepter de payer pour des services en échange de garanties ;
- S’informer et soutenir les initiatives de numérique responsable.
Conclusion : une souveraineté lucide plutôt que proclamée
Dans un univers technologique mondialisé, une souveraineté numérique absolue est illusoire. La question n’est pas « comment tout contrôler », mais plutôt « quelles dépendances sommes-nous prêts à accepter, et lesquelles devons-nous impérativement réduire ? ».
Le numérique responsable n’est pas un « supplément d’âme » éthique, ni un simple outil de RSE pour les entreprises. C’est un véritable instrument opérationnel pour ajuster le curseur de dépendance, renforcer la résilience et restaurer des marges de manœuvre. Il donne corps à une souveraineté lucide, consciente de ses interdépendances mais décidée à les encadrer.
Moins subir pour mieux choisir : telle pourrait être la devise de la souveraineté numérique responsable. C’est une part de notre liberté moderne qui se joue ; à nous de la préserver.
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